suivi de Le gardien des rosées : aphorismes
«De Montaigne à Cioran et de La Bruyère à Bachelard, nos penseurs ont multiplié les sentences, pour les rendre utiles à la morale, à l'absurde ou à la révolte. Ces aphorismes-là ne sont que les instruments d'une conscience, tantôt sereine, tantôt inquiète.
D'autres littératures, en particulier l'allemande, avec Lichtenberg et Schopenhauer, ont donné de l'aphorisme une conception plus affolée. Libre, il s'épanche, fustige ou caresse : il est par lui-même, aigu et souverain.
Pendant plusieurs années, jour après jour, je me suis astreint à ce genre littéraire, qu'il serait injuste de tenir pour subalterne.
L'aphorisme est nu, sans l'appui d'un personnage, d'un chant, d'un quelconque appareil. On l'accepte ou on le refuse, tout net. Je livre ici
le quart, à peu près, de ce que j'ai pu rédiger. On lira, réalistes ou délirants, des définitions, des fables, des paradoxes, des faits
divers, des énoncés succincts, des adages, des apophtegmes, des maximes, des proverbes, mais aussi des projets de contes, des télégrammes, des scènes de vaudeville.
Parmi mes hantises, on trouvera la vieillesse, la luxure, la santé de l'âme, le besoin de bousculer les habitudes - et quelques explosions
poétiques. Je monologue avec moi-même, face à Dieu, au président de la République ou à quelque bidet encore chaud, qu'une inconnue vient de
quitter. L'absolu et le trivial ne me paraissent pas plus incompatibles que le pissenlit et l'orchidée, la mouche et l'oiseau-lyre. [...]»